Rencontre avec Cédric Ménager, coach de start-up | CJEC

Rencontre avec Cédric Ménager, coach de start-up

Afin de mieux comprendre la « révolution numérique » dont on nous parle quotidiennement, Données Partagées est allé à la rencontre d’hommes et de femmes qui connaissent bien notre profession, qui portent un regard pertinent sur celle-ci et dont la libre parole apporte un éclairage un peu différent sur le discours ambiant.

 

Question 1 : Pouvez-vous nous présenter votre parcours ?

J’ai toujours baigné dans la tech. Après une maîtrise de gestion/finance et un master en nouvelles technologies à Dauphine, j’ai commencé ma carrière en travaillant pour une des premières solutions de paiement sur internet dès 1996. J’ai ensuite monté une start-up de couponing électronique au cœur de la bulle des années 2000. Un challenge difficile et excitant qui m’a appris plus que n’importe quel MBA. Puis j’ai rejoint PayPal dont j’ai lancé l’activité commerciale en France avec 4 ans d’hyper croissance. Après cela, je me suis occupé du business développement de PayPal en Asie en étant basé à Singapour. Il y a 3 ans, j’ai été contacté par Intuit pour lancer QuickBooks en France. C’était une formidable opportunité et un grand challenge, la France étant pour Intuit le premier marché non-anglophone et avec une comptabilité à l’européenne.

Après avoir mené cette mission, je repars sur un projet entrepreneurial tout en accompagnant une dizaine de start-up à Station F ou dans l’incubateur Techstars. Deux d’entre elles s’adressent aux experts-comptables et à leurs clients : easyshares.io, solution qui automatise l’organisation des AG, et Addictil, une solution de caisse et back office connectée qui remonte les données de caisse vers les solutions de production comptable.

 

Q2 : L’implantation de QuickBooks en France, il y a 3 ans maintenant, avait fait débat. Comment avez-vous vécu cette polémique et qu’en avez-vous pensé ?

Je n’ai pas été du tout surpris par l’accueil d’une partie de la profession. Tout d’abord, nous entrions dans une phase d’évolution majeure et il est normal que la peur de l’inconnu génère des discours alarmistes surtout tenus par ceux qui ne comprennent pas ces évolutions. Lors de ce type de rupture, il y a au démarrage une partie limitée de la profession qui embrasse les changements, de 10 à 20 %. La grande majorité s’en inquiète d’abord puis bascule une fois que sont prouvés les effets positifs de la rupture technologique. Par ailleurs, les discours diabolisant ont été bien sponsorisés par les éditeurs historiques, qui au final développent des stratégies exactement similaires à celle d’Intuit. J’ai, en revanche, été agréablement surpris par l’action volontariste du Conseil supérieur de l’Ordre qui n’a cessé de pousser à l’évolution de la profession depuis le congrès de Lyon.

Pour l’atterrissage d’Intuit, il y avait de toute façon une phase d’adaptation réciproque entre le nouveau model collaboratif avec les clients et les particularismes de la profession en France. Ce qui a vraiment permis de passer outre et qui fait qu’on n’entend plus ce discours de rejet, c’est la profonde culture de respect et d’écoute d’Intuit envers les experts-comptables. Connaissez-vous beaucoup d’entreprises qui ont une journée dans l’année dédiée à célébrer les experts-comptables ?

 

Q3 : Désormais, vous accompagnez des start-up dans leur développement ? Quel est le paysage numérique aujourd’hui et comment voyez-vous son évolution ? 

Je pense que je ne vais rien apprendre à personne en indiquant que nous vivons une époque absolument historique quant à la rapidité des évolutions technologiques. Il y a un risque de se faire larguer et c’est pour cela que j’apprécie particulièrement mon travail avec les start-up. Il y a clairement des changements fondamentaux dont les effets sont encore limités mais qui vont bouleverser beaucoup d’activités avec l’intelligence artificielle qui nourrit la robotisation. De même, la blockchain va conduite à des évolutions profondes des outils de gestion de la confiance, de l’administration et des contrats. La bonne nouvelle, c’est que la France est cette fois-ci complétement dans la vague, contrairement aux révolutions précédentes où nous étions plus à la traine. Notre écosystème de start-up est d’un dynamisme jamais vu avec des jeunes entrepreneurs talentueux et bien plus matures que ce que nous l’étions en 2000. Cette génération n’attend pas les solutions de la part de l’État ou des grands groupes, mais d’eux-mêmes. C’est un changement majeur. Tout est là pour réussir. Il ne manque encore que la capacité à se projeter rapidement à l’international.

Il ne faut pas se voiler la face : des métiers vont disparaitre mais beaucoup vont naître ou être transformés positivement. C’est selon moi le cas pour les experts-comptables.

 

Q4 : Dans cette mutation complète des pratiques, quelle est, à votre avis, la place de l’expert-comptable ?

 

Il est évident que le rôle de l’expert-comptable va grandement évoluer et que la tenue comptable va être presque totalement robotisée. Cette robotisation va vraiment s’accélérer. Je pensais initialement que cela prendrait 10 à 15 ans. Ça sera moins. Maintenant, cela ne veut pas dire que l’expert-comptable va disparaitre. Bien au contraire. Il y a une opportunité unique à saisir et qui ne se représentera peut-être pas.

Le problème à résoudre, c’est que dans cet environnement très évolutif, les entrepreneurs ont de plus en plus besoin d’accompagnement. Ils se sentent seuls face aux défis qui les attendent. Ils souhaitent pouvoir échanger avec un interlocuteur qui les connaît et en qui ils ont confiance. Si l’expert-comptable devient le recours sur les questions financières, fiscales, humaines, voire technologiques, alors il deviendra indispensable et aura réussi la transformation de son métier. L’idée n’est pas ici de connaître toutes les réponses, mais d’aider l’entrepreneur à se poser les bonnes questions. L’expert-comptable doit prendre la place de premier coach et mentor de l’entrepreneur.

 

Q5 : Vous connaissez bien le monde numérique. Vous connaissez bien notre profession. Que nous manque-t-il aujourd’hui pour performer ? Et quels conseils donneriez-vous a un jeune professionnel qui s’installe ?

 

Le point qui m’inquiète le plus pour l’avenir de la profession, c’est que la formation n’a que très peu évolué et que l’on apprend presque de la même façon qu’il y a 25 ans alors que l’on sait déjà que le métier d’expert-comptable ne sera pas le même.

Mon premier conseil est donc de compléter en se formant à des domaines connexes indispensables pour être crédible en conseil : marketing, management, fiscalité personnelle, technologie. De surcroit, c’est une bonne habitude à prendre que de se former au-delà des cursus initiaux car, pour tous les métiers, il sera indispensable de le faire régulièrement au cours de sa carrière.

Mon deuxième conseil est de passer un maximum de temps avec ses clients et prospects pour identifier leurs besoins, les questions qu’ils se posent. C’est essentiel pour pouvoir développer une offre de services adaptée. Ensuite, vous pouvez tester avec eux les offres que vous souhaitez développer.

Enfin, soyez audacieux et innovants, au pire vous apprendrez quelque chose. C’est une des caractéristiques du monde qui émerge. Ceux qui n’évoluent pas risquent encore plus de disparaitre. Anticiper et tester les nouvelles pratiques innovantes sera un gage de succès.