Vers l'interprofessionnalité d'exercice ? | CJEC

Vers l'interprofessionnalité d'exercice ?

« Ce qui tue, c’est de ne pas s’adapter[1] ». Ce sentiment est de plus en plus répandu dans nombre de secteurs. Ere digitale, harmonisation européenne, concurrence internationale, innovation, nouveaux marchés, nouveaux modes de consommation… Un vent de modernité souffle désormais sur notre économie. Les experts-comptables doivent l’accompagner, de même que les autres professions réglementées. L’avènement du numérique abolit peu à peu les barrières règlementaires et certains acteurs apparaissent sur le marché en proposant de nouveaux modèles. Les professions libérales sont loin d’être épargnées. Et chacun devra se réinventer pour faire face aux prochains défis.

Compta-clémentine ou Ça compte pour moi ont envahi le marché de la profession comptable en proposant des solutions 100 % en ligne pour une cible spécifique : celle des auto-entrepreneurs, des micro-entreprises, des TPE, qui pour la plupart n’avaient même pas d’expert-comptable. Ils participent à l’accroissement du marché de la profession mais captent également des clients ou potentiels clients de cabinets traditionnels. Les créateurs de moins de 30 ans, les digital natives, sont conquis par leur stratégie marketing féroce, leurs solutions collaboratives et en temps réel.

La même tendance s’enclenche sur le marché du droit. Legalstart.fr, plateforme web de services juridiques, a trouvé son public avec plus de 10 000 clients. Constatant une inadéquation entre l’offre et la demande de droit pour le grand public et les TPE, Legalstart offre des solutions juridiques simples et rapides (information juridique et rédaction assistée de contrats).

Ces acteurs sont de moins en moins marginaux. Ils ne se développent pas pour l’instant à grande vitesse. Mais la mutation s’opère lentement. Le contexte professionnel est donc passablement agité. Les stratégies d’exercice doivent s’adapter.

Pour y faire face, le législateur a engagé des réformes successives pour moderniser les professions libérales et accompagner l’évolution des marchés. Les experts-comptables ont été précurseurs en étant les premiers autorisés à réaliser de la publicité et à recourir aux capitaux extérieurs. La loi Macron est venue ponctuer ces réformes. L’interprofessionnalité d’exercice a constitué l’une de ses principales avancées.

L’interprofessionnalité : un début de réponse

L’interprofessionnalité est-elle la solution face à l’avènement du numérique et aux changements de mode de consommation ? Elle n’est sans doute pas la solution absolue mais constitue peut-être un début de réponse. L’interprofessionnalité porte un renouveau. Ce schéma exprime la volonté des professionnels d’aboutir à un positionnement de valeur fort autour de la qualité des prestations.

Pourtant, craignant de complexifier l’organisation de leurs cabinets à cause de l’articulation délicate de leurs propres déontologies, les professionnels sont réticents et font état de freins psychologiques. Ces derniers sont essentiellement liés à la crainte de perdre leur indépendance ou leur identité et à l’appréhension de partager le fruit de leur travail. Cependant, ces difficultés doivent être mises en perspective par rapport aux avantages apportés par l’interprofessionnalité.

L’interprofessionnalité d’exercice se présente comme une formidable opportunité pour les jeunes professionnels que nous sommes dans un contexte économique tendu et une complexité croissante des matières économiques et juridiques. L’interprofessionnalité est une solution pertinente pour bénéficier d’approches complémentaires sur les domaines du chiffre et du droit. Dans un environnement de plus en plus complexe, les professionnels libéraux sont amenés à travailler de concert sur de nombreuses problématiques : transmission ou cession d’une entreprise, restructuration, prévention des difficultés, litige judiciaire, etc.

 

L’interprofessionnalité sous plusieurs facettes

 

L’interprofessionnalité doit malgré tout être nuancée. Les professionnels ne sont pas obligés de tous se lancer dans l’exercice en commun. L’interprofessionnalité n’a pas attendu la loi Macron pour voir le jour. Il n’y a pas lieu de s’associer dans une Société Pluriprofessionnelle d’Exercice (SPE) pour bénéficier de ses avantages. Diverses formes peuvent être adoptées en fonction des souhaits et des stratégies de chacun. L’interprofessionnalité peut ainsi revêtir plusieurs formes que nous allons explorer successivement.

 

La collaboration ponctuelle, grâce à sa simplicité de mise en œuvre, est aujourd’hui la forme d’interprofessionnalité la plus répandue. La collaboration se fait pour une affaire donnée, de manière ponctuelle au cas par cas. Lorsque la mission est terminée, chaque professionnel reprend son activité de son côté, sans obligation envers l’autre praticien. L’interprofessionnalité ponctuelle permet aux professionnels libéraux de bénéficier de compétences complémentaires et préserve l’indépendance.

Ce mode, bien que permettant de répondre au besoin de s’entourer de compétences complémentaires, souffre de l’absence de règles définies. Les professionnels sont alors exposés à de nombreuses zones de risques. Le secret professionnel n’est pas encadré et la responsabilité solidaire des intervenants est susceptible d’être engagée. Le fonctionnement n’est pas optimal puisque le client sera amené à jouer l’intermédiaire entre les acteurs et les risques de redondance ou d’incohérence entre les travaux sont réels. La maîtrise du coût n’est pas assurée.

Pour aller plus loin dans l’interprofessionnalité, nombres de professionnels instaurent des partenariats, voire un véritable réseau.

Les alliances entre cabinets procurent une certaine souplesse pour les professionnels qui ne se voient pas contraints de réorganiser toute leur structure. Malgré un cadre informel, leurs intérêts sont certains : constitution d’un courant d’affaires avec des prescriptions réciproques, amélioration du service grâce à la diversité des compétences, possibilité de multiplier les échanges et confrontation d’expériences pour éviter le sentiment d’isolement. Les réseaux informels présentent cependant quelques contraintes : risque d’essoufflement des relations d’affaires, risque d’entraide déséquilibrée, risque d’absence de vision commune et incompatibilités des méthodes de travail. Pour les professionnels libéraux, ce type de réseau constitue souvent le prélude d’une organisation plus aboutie.

Pour faire face aux difficultés liées à l’interprofessionnalité ponctuelle ou interprofessionnalité de réseau, plusieurs actions peuvent être engagées sans pour autant aller vers l’exercice en commun. En prenant exemple sur le domaine médical, les professionnels du chiffre et du droit peuvent également mettre en œuvre une interprofessionnalité de moyens.

 

L’interprofessionnalité de moyens est relativement simple à mettre en place. Elle permet aux professionnels de mutualiser leurs frais de fonctionnement pour obtenir des économies d’échelle. Les relations s’installent alors durablement entre les professionnels et cela leur apporte un courant d’affaires. Bien souvent, l’interprofessionnalité de moyens passe par le partage de locaux professionnels. Cela encourage le relationnel d’affaires et dynamise les échanges. Le partage de locaux peut se faire par le biais d’une SCI dans laquelle les professionnels seraient associés ou bien par la location commune de bureaux.

L’interprofessionnalité de moyens peut également s’exercer par le biais d’une Société Civile de Moyens. Cette structure est l’occasion pour les professionnels de mutualiser un certain nombre de charges nécessaires à leur activité. Outre le partage de locaux, d’autres services peuvent être mis en commun : la documentation technique, les frais de secrétariat, une photocopieuse, la maintenance du parc informatique, les frais d’archivage des dossiers ou encore le service de veille législative. L’appartenance à une SCM peut également permettre aux professionnels individuels de bénéficier de moyens techniques qui leur sont normalement inaccessibles, au regard de leur coût. Les services ainsi obtenus sont plus performants pour le professionnel et facilitent son activité. Par exemple, un expert-comptable isolé ne peut pas forcément recourir à un service administratif. Il doit lui-même assurer le suivi administratif des dossiers, ce qui provoque une perte de temps importante et n’est pas efficient. Le raisonnement est le même pour la documentation. En partageant les frais, les professionnels peuvent investir dans une documentation plus complète et de qualité, au service de tous.

 

Pour aller plus loin dans l’intégration d’autres métiers, l’interprofessionnalité capitalistique permet aux professionnels de partagerleurs bénéfices et encourage le développement des cabinets. Cela renforce les prescriptions de clientèle. Les liens capitalistiques peuvent être formalisés par le biais d’une SPFPL (Société de Participations Financières des Professions Libérales). Au-delà des prises de participation réciproques, la SPFPL constitue l’aboutissement de l’interprofessionnalité capitalistique. Cette structure (introduite par la loi MURCEF en 2001) est une holding financière pour les professions libérales. Depuis la loi n°2011-331 du 28 mars 2011 (loi de modernisation des professions juridiques) et son décret d’application n°2014-354 du 19 mars 2014, la SPFPL peut être pluriprofessionnelle.

 

Bien que permettant de s’organiser de manière durable en encourageant les prescriptions de clientèle et en partageant les compétences, l’interprofessionnalité capitalistique, pourtant possible depuis quelques années maintenant, peine à se développer. Les différences de rentabilité et de valorisation selon les activités fournissent un début d’explication. De plus, les professionnels sont parfois réticents à partager le fruit de leur travail.

 

Seule l’interprofessionnalité d’exercice permettra de véritablement concevoir des méthodes de travail communes. C’est la seule forme d’interprofessionnalité qui permettra d’offrir au client un guichet unique de prestations. Les associés de la nouvelle Société Pluriprofessionnelle d’Exercice (SPE) créeront alors une identité et une marque commune qui leur permettra de capitaliser sur de nouvelles valeurs.

Rappelons que la SPE aura pour objet l’exercice en commun des professions suivantes : avocat, avocat au Conseil d’Etat et à la Cour de cassation, commissaire-priseur judiciaire, huissier de justice, notaire, administrateur judiciaire, mandataire judiciaire, conseil en propriété industrielle et expert-comptable.

Cette structure constitue une vitrine pour le client qui trouvera dorénavant des services étendus dans un seul et même lieu. La communication commune entre l’avocat et l’expert-comptable ainsi que la facturation commune devraient être autorisées au sein de ces structures. De plus, l’interprofessionnalité d’exercice permettra de créer des procédés et des méthodes de travail conjointes qui vont dans le sens de la satisfaction client. Les missions seraient alors packagées avec à la clé un gain de temps, une solution complète et un conseil de qualité. Des pôles de compétences et des spécialités pourront être construits autour des activités pour optimiser les services rendus.

 

Tous ces modes peuvent constituer une démarche progressive dans la stratégie du cabinet. Le respect de ces étapes assure la confiance et la bonne entente entre les professionnels.

 

L’interprofessionnalité d’exercice procure un avantage concurrentiel

Le futur mode d’exercice en commun présente a priori des avantages mais également des difficultés pratiques. Longtemps considérée comme un tabou, l’interprofessionnalité d’exercice a été décriée dans les débats qui ont précédé l’adoption de la loi Macron. L’alliance de professions réglementées au sein d’une même structure fait craindre pour le respect des déontologies de chacun et pour l’indépendance des professionnels. Et à juste raison, la structure d’exercice commune n’est pas à prendre à la légère. Son succès est conditionné à une organisation et à un fonctionnement mûrement réfléchis.

La simple réunion des professionnels en un même lieu n’est pas suffisante. Des procédures et des méthodes doivent être mises en place pour optimiser et sécuriser la conduite des missions. Cette organisation adaptée aura pour fil conducteur la recherche de la satisfaction client. Il sera nécessaire de faire évoluer les offres de services pour répondre aux attentes des clients. Dans un contexte d’information à outrance sur Internet, il est devenu impératif de communiquer sur nos rôles et nos champs de compétences. La construction du guichet unique doit être mise en avant car il s’agit là d’une véritable stratégie de différenciation pour les professionnels. A la clé, le véritable enjeu sera de proposer aux clients des solutions nouvelles en alliant simplification et technicité.

La structure d’exercice est une vitrine pour le client qui permet de se différencier des cabinets traditionnels. Si la structure est bien organisée, la conduite des missions est optimisée grâce à un gain de temps, des réponses pertinentes et de qualité. Ces caractéristiques permettent d’augmenter le niveau de satisfaction du client. L’interprofessionnalité d’exercice est donc en mesure de procurer un avantage concurrentiel indéniable.

 

Avec le temps, nous avons assisté à une prise de conscience du caractère inéluctable de l’interprofessionnalité. Conscients de cette opportunité, les experts-comptables doivent s’en saisir pour parvenir à l’enjeu fondamental : la création de valeurs. Le chemin vers l’interprofessionnalité d’exercice sera encore long mais le départ est à prendre maintenant. « Mieux vaut prendre le changement par la main avant qu’il ne nous prenne par la gorge », disait Churchill.

Eva de Freitas

Expert-comptable mémorialiste

 

[1] Propos de Laurent Bourguitteau-Guiard, créateur de l’application FidMe, lors la 12e Journée de l’Economie Aquitaine le 3 septembre 2015.