Cinq questions à Philippe Arraou | CJEC

Cinq questions à Philippe Arraou

Monsieur le Président, le prochain congrès de l’Ordre aura lieu à Bruxelles. Pourquoi ce choix ?

Les principales réformes de la profession de ces quinze dernières années, que ce soit pour l’expertise comptable comme pour le commissariat aux comptes, ont eu l’Europe pour origine, directement ou indirectement. C’est assez logique puisque notre profession est au service d’une économie qui évolue dans un marché unique de plus de 20 millions d’entreprises et d’un demi-milliard d’habitants.

Si nous souhaitons faire valoir les éléments de notre modèle professionnel français mieux vaut agir le plus en amont possible de la législation européenne et internationale. L’Ordre s’y emploie au travers de sa Délégation internationale pour l'audit et la comptabilité (DIPAC) partagé avec la Compagnie des Commissaires aux comptes. Mais nous souhaitons aller plus loin en organisant au cœur même de l’Union européenne le congrès des Experts-comptables français (le plus gros au monde !).

Le thème de ce congrès portera essentiellement sur la fiscalité et sur le conseil fiscal, car il s’agit à la fois d’un thème porteur pour les cabinets et d’une actualité au niveau européen. Ce congrès permettra de positionner la profession comptable, et particulièrement la profession française, comme un acteur fiscal de référence susceptible de répondre positivement aux préoccupations exprimées par les pouvoirs publics européens, mais aussi de porter des propositions de réformes.  Ce sera le congrès de toute la profession avec un rapporteur et un commissaire de chaque syndicat.

Bruxelles est une ville d’évènements internationaux de premier plan, qui dispose de toute l’infrastructure nécessaire à l’accueil de notre congrès dans les meilleures conditions. Je ne doute pas que ce congrès sera un grand évènement qui marquera notre profession et son environnement.

 

La dimension internationale est votre marque. Vous avez un cabinet à Pau et un cabinet à Barcelone. Quelles sont les particularités, les atouts et éventuellement les points faibles d’un expert-comptable transfrontalier ?

Le rôle des Experts-comptables est d’accompagner l’économie et plus généralement leur environnement. Quand vous êtes installé dans une région frontalière il est assez naturel d’être concerné par les échanges transfrontaliers. Mais il est vrai que peu font la démarche d’être en activité des deux côtés de la frontière, préférant la forme d’une collaboration avec un autre cabinet. J’ai eu cette curiosité dès l’obtention de mon diplôme français, avant même d’avoir rédigé mon mémoire, qui a traité de la mise en application de la TVA en Espagne. Il faut être motivé pour prolonger la période d’études après être arrivé au bout du long chemin de la formation française. Mais quel enrichissement ! Dès le premier jour, mon cabinet était ainsi marqué par cette originalité. Cela correspondait à ma nature et ma culture. Ce qui est formidable dans notre profession c’est que chacun peut l’exercer de manière très différente et adapter son offre de services à ses sensibilités et ses centres d’intérêts.

Je pense que la dimension internationale des missions ne doit pas être réservée à des cabinets résidant à proximité d’une frontière. Dans tout le pays, les clients des cabinets ont des échanges avec des fournisseurs étrangers et surtout européens, mais aussi avec des clients. Nous devons être capables de les guider et même les accompagner.

 

Quels conseils donneriez-vous à un stagiaire qui souhaite faire une partie de son stage à l’international ? Concrètement, est-ce que l’Ordre prévoit de mettre en place des passerelles d’échanges avec nos homologues européens ?

Un premier niveau de connaissances sur l’international me parait indispensable aujourd’hui. Cela ne fera que s’amplifier, et concerne au premier plan les jeunes professionnels  et encore plus les futurs. Je ne comprends pas que le cursus de formation initiale ne prévoit pas ce bagage de connaissances avec un minimum d’heures de formation, mais aussi l’obligation de faire une partie de son stage à l’étranger, comme le font les grandes écoles de commerce, d’ingénieurs ou de sciences politiques : cela renforcerait l’attractivité et la performance de notre filière.

C’est un sujet sur lequel j’ai souvent échangé avec l’ANECS, et essayé de lancer des actions, sans n’avoir jamais trouvé un véritable succès. Certainement qu’il faudra encore en peu de temps, mais je n’ai aucun doute quant à l’intérêt de ces échanges et leur généralisation à l’avenir. La seule question est : quand ? La Commission européenne travaille d’arrache pied à une Europe des services, et ces échanges d’expériences seraient un formidable vecteur d’accélération du processus d’harmonisation. Mais l’expertise comptable est pratiquée de façon très différente d’un Etat à l’autre de l’Union européenne et il faudra encore un peu de temps pour construire l’Europe de la profession. L’Ordre s’emploie aujourd’hui à dynamiser des échanges pratiques et concrets avec ses alter ego européens et étrangers grâce à des signatures de conventions, et même la création d’une nouvelle structure européenne pour la fiscalité (ETAF). Ce sont les premiers pas vers de nouveaux horizons, et le « stage européen » devra faire partie des prochains objectifs. En attendant que les choses puissent être organisées à un échelon institutionnel, il faut absolument chercher à faire une partie de son stage à l’étranger. Je suis convaincu que c’est un enrichissement du parcours et un « plus » dans le CV.

 

Vous avez fondé EFAA, Fédération européenne d’experts-comptables et de commissaires aux comptes de PME, en 1995, puis ETAF, Fédération européenne de conseillers fiscaux, en 2015 ? Quel sont leur rôle ?

EFAA est une fédération européenne d’institutions, exclusivement centrée sur les PME et les cabinets d’audit et d’expertise comptable libéraux qui les servent. Le constat d’origine était que les problématiques concrètes qui touchent l’immense majorité des cabinets était insuffisamment prise en compte à l’échelle européenne. Aujourd’hui je crois pouvoir dire que « tout le monde » s’intéresse aux PME et c’est tant mieux. Cette fédération EFAA collabore avec l’autre fédération européenne, la FEE, sans qu’aucun esprit de concurrence n’existe entre les deux. C’est un partage d’expérience et de vision utile à l’ensemble de la profession par des instituts qui se sont retrouvés dans l’une ou l’autre des fédérations pour des raisons historiques. Un peu comme nos deux syndicats en France. J’observe cependant que certains instituts sont adhérents des deux fédérations ce qui est bien la preuve de l’intérêt de leur co-existence. Pour finir le parallélisme avec nos syndicats français, il y a beaucoup de cabinets qui sont aussi adhérents des deux, non ? (rires ...)

L’histoire de la fédération ETAF est différente mais très récente puisque je suis en train de l’écrire. Il existe une confédération fiscale européenne (CFE) depuis très longtemps. Mais la profession française n’a jamais réussi à y entrer en raison du veto systématique de la part de son membre français, un institut d’avocats fiscalistes. Or devant l’ampleur de la mission fiscale pour les cabinets d’expertise comptable français, il est indispensable d’agir au niveau européen. Les relations bilatérales que nous entretenons depuis longtemps avec nos homologues allemands (la Bundes SteuerberaterKammer) nous ont conduits à construire un projet avec eux. Comme ils étaient eux-mêmes en  rupture avec l’évolution de la CFE, nous avons décidé de créer ensemble une nouvelle structure, composée exclusivement d’instituts d’experts comptables pratiquant la fiscalité, et respectant un code de déontologie.  Nous avons également invité nos amis italiens, et les trois pays sont fondateurs de cette nouvelle fédération européenne ETAF, dont la présidence m’a été confiée. Cela n’a été possible qu’en raison de la qualité de nos relations. Il faut dire que le soir de mon arrivée à la présidence de l’Ordre, le 11 mars 2015, je signais déjà à la fin de la session du Conseil Supérieur, un accord de coopération avec mes deux homologues.

ETAF démarre à peine et n’est pas encore totalement opérationnelle. Mais elle représente en nombre plus de la moitié des experts-comptables d’Europe continentale et constitue déjà un interlocuteur de poids en matière fiscale auprès des institutions européennes. Elle sera un vecteur de lobby essentiel pour la profession française à Bruxelles en matière fiscale, ce que nous pourrons constater dès le congrès de cette année.

 

Vous avez également créé en 1989 ACEE, Auditeurs Consultants et Experts Européens, groupement européen de cabinets d’experts-comptables et d’avocats. Vous avez ajouté la dimension interprofessionnelle à la dimension internationale bien avant l’heure ?

Au-delà de l’action institutionnelle il faut s’organiser pour son propre cabinet et ses propres clients. J’ai donc fondé dès le début de mon installation un réseau européen avec des cabinets à taille humaine comme le mien, pour être certains de pouvoir compter sur une même approche et un même mode de relation à son client. Créé sous la forme d’un GEIE, chacun conserve une indépendance totale : pour moi c’est l’ADN de l’exercice libéral. Ce rapprochement international est enrichissant, et utile pour nos clients.

Et ce réseau a été construit en intégrant des avocats d’affaires. Je crois en effet profondément à l’interprofessionnalité. C’est un des grands acquis de la loi Macron, qui répond à une demande de nos clients et une réalité du marché. Le format du groupement a rendu possible l’association avec des avocats du fait du respect de l’indépendance de chacun. Il peut y avoir d’autres formes, bien sûr. A chacun de choisir le mode qui lui convient. La loi Macron permettra d’aller plus loin dans le partage avec la possibilité d’une pluridisciplinarité d’exercice au sein d’une même structure juridique. Ce sera un cap de plus de franchi pour élargir les compétences des cabinets. Pour moi cela ne va pas à l’encontre de l’exercice libéral. Au contraire l’attachement à nos déontologies sera la condition du succès de ces nouvelles formes d’exercice.