Carnet de route | CJEC

Carnet de route

Parti pour un marathon et pour récolter des fonds pour des ONG népalaises, j’ai vécu ce voyage comme une véritable aventure humaine. Le front collé au hublot, bercé par le bruit de l’hélice, j’observe les sommets enneigés. Au loin, la pyramide sommitale de l’Everest domine tandis que le Nuptse retrouve sa taille normale. Plus bas, l’Ama Dablam, éclairée par les premiers rayons de soleil, resplendit, me rappelant que si mon séjour se termine, je reviendrai un jour gravir ce magnifique sommet.

Tout a commencé à l’aéroport d’Heathrow, à Londres trois semaines plus tôt. C’est là-bas que je retrouve le groupe. Quarante personnes, des Anglais, des Irlandais, des Américains, deux Russes, deux Néozélandais, une Norvégienne, deux Slovènes, des Ecossais. Un groupe hétérogène lié par cette aventure et par une langue commune : l’anglais. Ceux qui me connaissent savent que mon anglais est catastrophique. Pour ne rien arranger, mon premier binôme fut un Ecossais, de ces contrées reculées, dont l’accent et le vocabulaire contrastaient radicalement avec l’anglais de la BBC…

A notre arrivée au Népal, nous passons d’abord trois jours à Katmandou, ville chargée d’histoire, faite de grandeurs et de décadences ! Grandeurs de ces palais merveilleux et de ces statues imposantes, décadences de cet Etat qui laisse sa capitale s’enfoncer dans une grande pauvreté. Puis nous voilà partis pour Lukla. C’est le début de notre aventure. Aventure humaine : nous allons vivre durant deux semaines ensemble, dormir dans des tentes et partager nos joies, nos peines, nos doutes et nos faiblesses. Aventure physique aussi : pendant 15 jours nous allons randonner entre 3 000 et 5 600 mètres d’altitude, affrontant le mal des montagnes, le froid (-25°C), n’utilisant l’eau que pour boire, cuisiner et nous laver les mains.

Arrivés à Lukla, heureux d’être encore vivants après un atterrissage sur l’aéroport le plus dangereux du monde, nous commençons notre marche. Nous arrivons très vite à Namche Bazar, ville des Sherpas et des porteurs. Dans cette bourgade, on trouve de tout. Des chaussures pour gravir l’Everest comme des moulins à prières pour atteindre le Nirvana, des pastilles pour la gorge ou des CD de musique traditionnelle pour l’esprit, des besaces pour transporter de menus objets ou des yaks, le transporteur des routes himalayennes. C’est aussi la dernière bourgade avant le départ des trekkeurs. Dernières heures de confort dans notre hôtel et dernières nourritures occidentales.

Nous voilà partis sur les chemins. Nous progressons dans des paysages grandioses. Malgré la gentillesse des personnes du groupe, nous n’arrivons pas à avoir de “grandes” discussions. Cela m’isole un peu et me permet de profiter de ces paysages, gorges profondes, cascades et montagnes majestueuses qui s’offrent à mes yeux. Je profite aussi de cette ambiance mystique qui emplit toute chose là-bas et dont les temples, stupa et autres drapeaux de prières sont un constant rappel. Loin d’éprouver le mal des montagnes, je me sens de

jour en jour en plus grande forme. Puisqu’en général nous finissons nos marches vers 13 heures, je passe mes après-midis à arpenter les collines et petits sommets sans écouter les avis défavorables du staff médical qui voudrait que je me repose afin de ne pas être fatigué pour le marathon. Mais tous ces paysages m’attirent et, jour après jour, je grimpe toujours plus haut. Bientôt nous dépassons les 4 000 mètres. Puis nous nous baladons allègrement au-dessus de 4 800 mètres, la hauteur du Mont Blanc. Au bout de quinze jours nous sommes à Gorak Shek, tout près du camp de base de l’Everest à 5 200 mètres d’altitude. Je vais une dernière fois courir jusqu’au camp de base sous l’avis désapprobateur du staff médical. Demain à 6h30 nous courrons le marathon.

42 km pour rejoindre Namche Bazar. Nous allons faire la route en sens inverse. Après 15 jours en tente, nous dormirons ce soir en lodge. Il fait aussi froid qu’en tente et après avoir dormi 2 semaines à même le sol, je trouve le lit trop mou. Alors que depuis le début j’ai une forme extraordinaire, ce soir j’ai mal au ventre. Je passe une partie de la nuit aux toilettes et le reste du temps, j’ai un mal de crâne épouvantable. Au petit matin, je vomis. Tous les symptômes du mal des montagnes sont là et je regrette de ne pas m’être reposé. Dans la salle commune, tout le monde se prépare. J’interroge un médecin qui essaie de me rassurer, me disant que la redescente dans la vallée devrait faire disparaitre mes symptômes.

Je vais vers la ligne de départ en espérant finir la course. Grâce à Facebook, beaucoup de gens me suivent. A cause de Facebook, je ne peux pas abandonner. La ligne de départ est à 200 mètres du lodge. Le temps d’y arriver, l’eau de mon camelback a gelé ! Pourtant les coureurs népalais sont en petite tenue de marathonien. Engoncé dans mon jogging, mon bonnet vissé sur la tête, j’attends le départ, fébrile. Le départ donné, les Népalais partent comme des flèches, nous ne reverrons la plupart qu’à l’arrivée. Il y a deux courses, celle des Népalais et celle des étrangers.

Alors que les Népalais sont déjà loin, le groupe des étrangers se meut doucement. Je suis parti lentement, mais très vite, je rattrape les premiers étrangers. Par défi, je décide d’accélérer dans la descente et me retrouve, au premier kilomètre, premier de la course. Je sais que cela ne va pas durer mais j’éprouve une certaine griserie à cette position. Après quelques kilomètres, j’arrive au premier checkpoint ; je suis toujours premier. Je prends mon temps au ravitaillement mais toujours personne derrière. Je repars. Je suis à la fois excité et intrigué par ma position. Quand vais-je me faire rattraper ?

Alors que je traverse en courant des paysages merveilleux, je commence à m’imaginer premier au 20e kilomètre. Cela semble très ambitieux, mais je sais qu’au 20e kilomètre, au monastère de Tangboche, m’attend Nima mon sherpa préféré et mon plus grand supporter. Pour lui, j’ai envie d’essayer. Je garde mon rythme, rapide dans les descentes, très lent dans les montées.

Bientôt, je distingue Tangboche. La dernière montée jusqu’au monastère est douloureuse. A Tangboche, je vois Nima qui est heureux de me voir. J’ai fait 20 km en tête, je peux maintenant ralentir et finir doucement la course. Les kilomètres s’enchaînent et je suis toujours premier au 30e kilomètre, je commence à m’imaginer gagner la course. Les derniers kilomètres sont extrêmement longs et lorsque j’arrive à Namche Bazar, après 42 km, je n’en reviens pas. Je finis ainsi mon plus beau marathon en 5 h 48, peu de temps avant le second, un Russe, à 5 min derrière moi.

Je suis heureux, fatigué et, pourtant, j’ai tellement envie de repartir vers ces montagnes. Le surlendemain, nous redescendons à Lukla. Le voyage est fini. J’emporte avec moi de merveilleux souvenirs de ces paysages grandioses. Souvenir de cette population, qui vit dans ces montagnes, isolée par l’absence de route et pourtant en contact permanent avec les trekkeurs, dont Nima, Passang et les autres sherpas qui nous ont accompagnés durant notre aventure. Toujours heureux, nous faisant découvrir avec leur anglais rudimentaire, ou avec des signes, leur culture dont ils sont si fiers.

Souvenir aussi du groupe d’anglophones avec qui j’ai passé ce séjour, tous adorables, essayant jour après jour de discuter avec moi. Souvenir enfin de tous vos soutiens, Bernadette, Mathieu, Boris, Véronique, Laurent, Patrick, Yves et tous les autres.

J’aurais pu vous parler du yak qui essaya de détruire notre camp. Ou de ces fresques, dans un monastère, décrivant les ébats érotiques des dieux locaux ou encore de ces sensations fantastiques lorsque, ayant gravi les petits sommets népalais, on se retrouve face aux majestueux Géants de l’Himalaya dressés là.

Mais la période fiscale n’est pas terminée, alors au boulot !

En savoir plus sur le marathon de l'Everest :

Créé en 1987, le marathon de l’Everest est le plus haut du monde selon le Guinness Book des records. Cette course est organisée tous les deux ans, par Bufo Venture Ltd qui en parallèle a créé l'Everest Marathon Fund, un fond qui a pour vocation de collecter des dons grâce à la médiatisation des marathoniens. Les sommes récoltées sont ensuite reversées à des structures locales pour l'éducation, la santé ou l'amélioration des conditions de vie des népalais. A ce jour, environ 650 000 € ont été récoltés depuis la création du marathon. Le Népal est un pays exceptionnel, sa population aussi, mais elle vit dans des conditions d'hygiène et d'éducation malheureusement très précaires à cause des conflits, des catastrophes naturelles ou de l'absence de richesses exploitables, tels les minerais ou les énergies fossiles. Vous pouvez retrouver des informations sur Bufo ventures sur le site internet : http://www.everestmarathon.org.uk/aboutthe-race/race-organiser/

Franck Lasfargues
Past Président CJEC 2012-2014