Le Dilemme de l’innovateur et la profession comptable | CJEC

Le Dilemme de l’innovateur et la profession comptable

Le dilemme de l’innovateur est une notion de Clayton Christensen qui, dans son livre The Innovator’s Dilemma, (Christensen, 1997), décrit les difficultés des entreprises dominantes dans un secteur d’activité donné lorsqu’apparaît une innovation de rupture.  C’est le dilemme auquel les managers sont confrontés, contraints de consacrer des ressources pour intégrer des technologies disruptives, celles-là mêmes qui pourraient in fine déstabiliser le modèle économique historique de leur entreprise.

Pour Christensen, « les entreprises dominantes sur un marché, c’est-à-dire les plus puissantes et influentes, adoptent un comportement rationnel et peu risqué de manière à maintenir leur leadership ». On parle alors d’innovation de soutien. C’est malheureusement ce comportement qui, au final, peut les rendre plus vulnérables.  En effet, les nouveaux acteurs peuvent à tout moment proposer une nouvelle innovation technologique moins chère et plus efficace, qui, à terme, finit par remplacer le produit ou service en question. On parle alors de technologie de rupture, ou innovation disruptive.

En ne souhaitant pas mettre en danger ce qui a fait son succès jusqu’alors, une entreprise dominante aura tendance à consacrer peu de moyens sur une innovation qui finira par la renverser ; et ce d’autant que sur ces innovations, la rentabilité est souvent faible et les volumes sont dérisoires. Pire, le développement d’une innovation de rupture peut entrer en totale contradiction avec les ressources, l’organisation, les process, la culture, voire la marque de l’entité historique.

C’est la situation que vivent les experts-comptables dans leur grande majorité.  La profession par son organisation et grâce au statut particulier que lui confère la prérogative d’exercice du métier d’expert-comptable peut ressembler peu ou prou à ce que Christensen appelle un secteur dominant. Depuis l’ordonnance de 1945, la réalisation d’une prestation comptable est ainsi interdite à toute personne physique ou morale non inscrite à l’Ordre.  Nos clients nous le rendent bien car l’enquête du CSOEC nous indique clairement que notre cible privilégiée, les petites entreprises et les associations, font appel à nous essentiellement pour des raisons de conformité règlementaire : 89 % des TPE font appel à un expert-comptable pour gérer les complexités administratives, 89 % pour attester les comptes. C’est donc aujourd’hui la proposition de valeur de la profession. Les cabinets d’expertise comptable à « taille humaine » font l’essentiel de leur activité dans la production de comptes et c’est tant mieux !

Cependant, on voit apparaître depuis quelques années de nouveaux éditeurs avec une offre de service plus riche, résolument tournée vers les logiciels de nouvelle génération. Ils utilisent la puissance des nouvelles technologies et des plateformes qui permettent à un entrepreneur de gérer plus facilement son entreprise : facturation, gestion des commandes, suivi des comptes bancaires, rapprochements automatiques des factures et des règlements.  L’enregistrement comptable des écritures est fait au fur et à mesure des actions menées par le client sur l’outil : la réalisation d’un règlement génère automatiquement une écriture comptable, la validation de la réception d’un achat dans le système génère une écriture etc.  Finalement ce nouveau système réalise la saisie comptable des flux sans même que l’opérateur s’en rende compte.  Les outils d’OCR, d’import automatique de relevés, de génération automatique d’une fiche de paye, transforment nos clients en véritables opérateurs de saisie ! Les outils d’analyse et d’automatisation des tâches de révision notamment font le reste.

Un des exemples marquants dont on parle beaucoup sur la « toile » est Amélia. Une assistante virtuelle (les fameux chatbots !)  développée par la société Itesoft. L’objectif affiché par Itesoft est d’utiliser Amelia pour réduire le fardeau des tâches mensuelles courantes, telles que :  la collecte de données, les rapprochements bancaires, les écritures d’abonnement de compte, les cut-off, la vérification de la conformité ou encore la gestion de bases de données.

Figure 1 L'ASSISTANT DIGITAL AMELIA CRÉE PAR LA SOCIETE IPSOFT

De façon très claire, ces solutions réduisent de plus en plus la valeur ajoutée de l’expert-comptable sur l’activité de tenue poussant notre profession à s’interroger sur son modèle économique.

C’est ainsi que s’installe le dilemme de l’innovateur chez bon nombre de nos confrères. Beaucoup s’interrogent, légitimement, sur le risque de disruption encouru s’ils intègrent ces innovations dans leur cabinet.  Ces outils font quand même automatiquement une partie de l’activité du cabinet ! La profession s’interroge sur le choix à faire par rapport aux outils à mettre à la disposition des experts-comptables demain.  Doit-elle prendre la main sur ces outils et les développer elle-même ou laisser faire les éditeurs ?  Qui seront nos partenaires demain ? Microsoft ? Google ? Orange ? Qui va créer la valeur pour le client demain ? L’éditeur ? L’expert-comptable ? Faut-il sortir de la tenue de compte en intégrant ces technologies de ruptures ? Quelles missions pour remplacer la perte de chiffre d’affaires ?

A l’heure ou la profession est attaquée de toute part (Rapport IGF, Loi Pacte, tutelles, etc.), ces questions devront rapidement trouver des réponses. Face à ces dilemmes, il nous faudra prendre des décisions et fixer un cap. Ces choix seront probablement difficiles, mais André Gide nous ouvre peut-être la voix : « Décider c’est renoncer… ».

Hervé GBEGO, expert-comptable diplômé, Réviseur d'entreprises Luxembourgeois, Formateur