La facture électronique : un véritable tournant pour les experts-comptables | CJEC

La facture électronique : un véritable tournant pour les experts-comptables

Jérôme CLARYSSE • Président de RCA et Fondateur du CEG

La facture électronique (FE) va radicalement changer le paysage de la profession. L’enjeu est la place de
l’expert-comptable sur son marché.

Repartons de la répartition des clients d’un point de vue comptable :
» 40 % des clients des cabinets sont en révision
» 60 % sont en tenue (+ révision).

La facture électronique aura peu d’impact sur la clientèle révision

La plupart des clients “révision" ont un logiciel de comptabilité avec une gestion commerciale intégrée. Ces clients sont relativement autonomes et réalisent la plupart de leurs déclarations eux-mêmes (ex : la TVA). La comptabilité se fait en temps réel et l’expert-comptable intervient de façon asynchrone pour la révision de fin d’exercice. Son conseil, lui, est synchrone. Le cabinet récupère, quand il en a besoin, des journaux extraits de la comptabilité du client. Le rythme comptable de l’entreprise est différent de celui de la révision établie par le cabinet. La FE va avoir peu d’impact sur cette clientèle. Les logiciels qu’ils utilisent seront sûrement compatibles avec la FE en émission (ventes) ou en réception (achats). Les cabinets continueront à récupérer les journaux et à jouer leur rôle de conseil.

En revanche, un impact fort sur les clients "tenue" !

L’organisation comptable de ces entreprises est plus artisanale et disparate. On parle de “boîte à chaussure" pour décrire des échanges entreprises-cabinets hétérogènes, dématérialisés ou non… 62 % de ces clients réalisent leurs factures sous Word ou Excel et les envoient ensuite par mail en PDF. En face, les experts-comptables se voient proposer une foule d’outils pour dématérialiser les flux de leurs clients. 

Contrairement aux clients “révision", le cabinet ne récupère pas de journaux, sauf si le client a un système de pré-comptabilité (MEG de RCA, Evoliz, QuickBooks…). Il doit donc accélérer la remontée d’information via des systèmes de captation en lien avec l’outil de production pour assurer l’ensemble des déclarations que cette clientèle lui délègue. 

A une époque où règne l’information temps réel, le client “tenue" ne comprend pas que son cabinet tarde encore à lui restituer des dashboards. Mais la complexité d’agrégation des flux en temps réel freine encore la diffusion massive de ces prestations. 

Une brique stratégique manquante 

Dans le cadre de la FE, les clients “tenue" devront disposer d’une brique qui leur manque encore : un outil centralisateur, en “front-end" (vs. le “back-end" qui est l’outil de production), pour émettre et recevoir simplement leurs factures électroniques. 

Cet outil centralisateur permettra aux entreprises de mieux gérer leur quotidien (paiement, paiement fractionné, virements, fichiers SEPA, relances...). L’outil imputera également les factures aux mouvements bancaires, et proposera un compte et une carte pour gérer les notes de frais… On s’achemine donc vers une (pré)comptabilité temps réel pour la clientèle “tenue" de petite taille.

3 types d’acteurs souhaitent se positionner sur cette brique stratégique manquante :

1. Les éditeurs d’outils de production, qui souhaitent aller vers le “front-end" (Loop, MyUnisoft, Pennylane, Inqom…)

2. Les solutions de pré-comptabilité déjà citées : ces acteurs sont précurseurs dans la gestion des flux et très bien positionnés face à l’arrivée de la FE. La plupart seront opérateurs de dématérialisation (OD). Ils souhaitent cohabiter
entre :

» L’outil de production du cabinet
» Le PPF : portail public de facturation, une évolution de Chorus
» Les PDP : les plateformes homologuées dans le cadre de la FE.

3. Les PDP : beaucoup viendront du monde bancaire et ne se contenteront pas de jouer les “passe-plats" entre Chorus et les entreprises. Les banques vont donc muscler leurs offres de services et se positionner massivement sur cette brique
manquante (ex : Euro-Information Épithète, Mon Business Assistant de la BNP…). Les banques et disrupteurs devraient donc pousser les cabinets dans leurs retranchements. Les cabinets seront contraints de se connecter à ces nouveaux acteurs pour récupérer les journaux des clients pour leurs travaux de déclarations et de certifications…

Plusieurs scenarii se dessinent :

1. Les cabinets (avec leur outil de production ou un OD partenaire) conservent la maîtrise des flux clients. Cela ne change pas l’organisation actuelle mais leur procure un champ important de nouveaux services à proposer. C’est la plateformisation des cabinets, un scénario rassurant pour la profession.

2. Les banques/disrupteurs prennent l’ascendant sur le “frontend", et cela facilite le travail des cabinets. Ces derniers se concentrent sur le déclaratif et le conseil. Leurs honoraires ne sont pas affectés. C’est le scénario rassurant prôné par les banques /disrupteurs.

3. Les banques/disrupteurs prennent l’ascendant sur le “frontend", mais les clients rechignent à payer des honoraires de tenue comptable aux cabinets. Ces derniers revoient donc leurs offres de services pour compenser leur perte de chiffre d’affaires. Les cabinets parviennent à mener cette révolution, et s’affirment pleinement dans l’accompagnement.

4. Même scénario, mais les cabinets peinent à vendre du conseil, et veulent aller vers les services administratifs pour TPE (approche full-service). Mais ils se heurtent alors aux banques/disrupteurs qui maîtrisent la data et proposent directement ces prestations : la concurrence est frontale.

5. Les cabinets abandonnent progressivement leurs honoraires de tenue et les services administratifs associés. Ils se concentrent sur la révision et le pur conseil. Mais le marché du conseil s’avère trop petit. S’en suit une hyper concentration du marché, suivant la matrice de PORTER : volume, hyper différenciation (conseil), spécialisation technique ou sectorielle.

Ce 5e scénario pourrait être facilité par une financiarisation potentielle de la profession

Cette financiarisation a déjà été observée dans d’autres marchés réglementés, comme les laboratoires de biologie médicale (Lire l’article “La financiarisation de la profession comptable est-elle possible ?", de Marine LEVESQUE, Responsable de la ligne éditoriale du CEG).

Même en respectant les règles de détention du capital, on peut imaginer que des fonds ou des banques consolident des cabinets dans leurs portefeuilles grâce à des pactes d’associés complexes. Ce phénomène toucherait plus particulièrement les cabinets traditionnels.

Les banques ne feront jamais le travail de conseil des experts-comptables. Mais elles peuvent en revanche bâtir des “groupes de services" nationaux intégrant des prestations d’expertise comptable. Ce scénario est hautement probable.

Avec la facture électronique, la profession comptable est donc à un tournant de son histoire.

Ces mutations sont au coeur de travaux du CEG : un cercle de prospective qui regroupe plusieurs dizaines de cabinets en veille active sur l’environnement concurrentiel de la profession.

Pour en savoir plus sur le CEG,

RDV sur www.experts-en-gestion.fr